L’argent des migrants : exploitation ou pouvoir potentiel ?

Trouvé sur RISAL – Réseau d’information et de solidarité avec l’Amérique latine.

Source : Ecoportal.net, décembre 2005.

Par Gustavo Castro S. – Les ouragans, les tempêtes et les catastrophes naturelles qui s’abattent sur le monde ont accéléré la pauvreté non seulement dans les pays du Sud mais aussi dans ceux du Nord eux-mêmes. La Chine, l’Inde, le Salvador, le Mexique, le Guatemala, les Etats-Unis, parmi beaucoup d’autres, subissent des « phénomènes naturels » jamais vus. Mais ces catastrophes naturelles sont aussi le résultat de catastrophes politiques et économiques. Plus de trente années d’un modèle de production et de consommation néolibérales qui nous a conduit à une consommation excessive de papier, d’eau, d’énergie électrique, de produits chimiques, etc., qui a provoqué la déforestation que l’on sait, l’interruption et l’altération du cycle de l’eau. Le protocole de Kyoto est arrivé trop tard et la disparition de la couche d’ozone et le changement climatique provoquent déjà de grands ravages qui accélèrent la l’émigration de pays pauvres vers les plus riches.

Le plus ironique est que les migrants, fruit de l’expulsion que génère le modèle économique de production et d’exploitation capitaliste, se concentrent dans les pays responsables de la politique qui les a obligés à quitter leurs propres foyers pour être doublement exploités. Ils perdent maisons, terres, famille, culture et, comme si cela ne suffisait pas, une grande partie de leurs maigres revenus, en les envoyant à leurs familles dans leur pays d’origine.

Il semble que produire des migrants est un grand commerce lucratif, qui génère à la fois une plus grande richesse et une plus grande concentration de ces richesses. Pourtant, ces millions de migrants et leurs milliards de dollars ne pourraient-ils pas représenter une force politique et économique si elle était organisée ?

Au niveau international, la migration n’a fait que croître de manière accélérée. En 1965, elle concernait 75 millions de personnes, chiffre qui a doublé après 30 années de politiques néolibérales, pour arriver à 150 millions en 2001. Il est prévu qu’elles seront 168 millions en 2010 ; 188 en 2020 ; 208 en 2030 et 248 millions en 2050. La quantité d’argent envoyée par les migrants est passée de 97 milliards de dollars en 1994 à 143 milliards en 2002, les politiques néolibérales, l’application de traités de libre-échange et les privatisations ayant entraîné une vague gigantesque d’expulsions et de migrations vers le Nord. On estime que pour 2006, la quantité d’argent envoyé pourrait atteindre plus de 177 milliards de dollars. C’est pour cela que les migrants sont un grand commerce.

On estime qu’en 2005, les familles qui vivent et travaillent dans les pays du Nord ont envoyé environ 170 milliards de dollars vers le « Sud global » (aussi bien les pauvres qui vivent dans les pays du Nord que ceux du sud géographique). La majorité d’entre eux ont utilisé les services d’une société de transfert d’argent ou de quelque institution financière basée aux Etats-Unis, qui leur a prélevé de 25 à 30 milliards de dollars pour les transactions, dont le coût varie de 13% à 20% des sommes envoyées. Rien qu’aux Etats-Unis, on calcule qu’en 2005 les immigrés ont envoyé près de 100 milliards de dollars à leur famille dans le Sud. Ils ont perdu entre 10 et 20 millliards de dollars via les commissions des banques et autres compagnies, et les taux de change onéreux. Cet argent restera principalement dans l’une des cinq plus grandes institutions financières qui proposent le service d’envoi d’argent : Western Union, MoneyGram, Citibank, Bank of America et Wells Fargo. Même s’il faudrait analyser plus en détail chacune d’entre elles, observons le panorama que nous propose dans son analyse l’organisation Transnational Institute for Grassroots Research & Action (TIGRA) [1] :

First Data Corporation (FDC), dont le siège est à Greenwood Village, dans l’état du Colorado, est propriétaire de Vigo, Western Union et Orlandi Valuta (ces deux dernières représentant 42% des bénéfices). L’institution compte plus de 270.000 établissements dans 195 pays et est le plus important pourvoyeur du monde dans le service de transfert d’argent sans procédures bancaires. En 2004, elle a gagné plus de 10,7 milliards de dollars grâce à plus de 700 millions de transactions. Avec MoneyGram, elle contrôle de 60 à 70% du marché des envois d’argent par les migrants. Sa stratégie l’amène à s’étendre en Chine, en Inde et aux Philippines, pays dans lequel ses opérations ont augmenté de 100% en 2004. L’institution a aussi des accords avec 7-Eleven, Rite-Aid, Kroger, Wall-Mart en Argentine, la Poste en France, le Groupe Electra et Banco Azteca de TV Azteca (Mexique). De 1995 à 2000, Western Union a gagné 461 millions de dollars sur les taux de change appliqués à 18 millions de clients dans 114 pays. La Fondation Western Union donne 0,0037% de ses bénéfices à plusieurs organisations situées pour la majorité dans le Colorado, où se trouve son siège et non dans les communautés desquelles elle tire ses revenus. Goldman Sachs et Fidelity Management & Research Corp sont les principaux investisseurs de FDC, et ont apporté le pétrole soudanais sur le marché mondial, ce qui a aidé ce pays à financer la guerre civile génocidaire contre son peuple.

MoneyGram International. Son siège est à Minneapolis, dans le Minnesota, et elle fournit des services de transfert dans 74 000 établissements dans 160 pays, avec des bénéfices qui ont dépassé les 400 millions de dollars en 2004, enregistrant une augmentation de 35% des transferts d’argent des migrants. La compagnie a récemment étendu ses services à la Chine. Avec Western Union, elle contrôle 60 à 70% du marché des envois d’argent des migrants. En 2002, elle a été poursuivie par des clients devant la justice pour avoir utilisé des taux de change bas pendant les transactions. Elle n’a pas de fondation sociale. La Compagnie administrative Shapiro Capital est propriétaire de 5% du capital et Banana Chiquita de 9% (une compagnie bananière qui a aussi soutenu les dictatures militaires en Amérique latine).

Banco Wells Fargo. Elle est entrée sur le marché des envois d’argent des migrants en 1997, et compte 250.000 comptes bancaires enregistrés aux Etats-Unis. Elle gère 3 076 établissements bancaires dans 23 états des Etats-Unis. Elle compte 16,4 millions de clients et 420 milliards de dollars d’actifs. Le système « L’argent à l’instant » permet le transfert d’argent en liquide sans compte bancaire. Elle finance Burlington Resoucers, et la compagnie de raffinage de pétrole Houston qui a des intérêts sur des territoires indigènes dans l’Amazonie équatorienne.

Bank of America. La troisième plus grande banque des Etats-Unis. Elle opère dans 29 états, avec 5 829 succursales et des bureaux dans 35 pays. En 2003, ses bénéfices se sont élevés à 37,8 milliards de dollars, presque 10% de plus qu’en 2002. Elle a acquis 25% des actions du groupe financier Santander Serfin, la troisième banque du Mexique. Elle dispose du service « Argent sûr » pour l’envoi d’argent au Mexique. Actuellement, elle a des intérêts dans le pétrole vénézuélien. C’est le plus gros investisseur d’InterGen, une entreprise internationale de production d’énergie électrique avec des projets aux Philippines, en Colombie, au Mexique, en Egypte, au Brésil et en Turquie.

Citigroup. C’est la première compagnie de services financiers qui a mis sous un même toit services bancaires, assurances et investissements. Elle compte 200 millions de clients dans plus de 100 pays. En 2003, ses bénéfices se sont élevés à 17,8 milliards de dollars et ses services de transaction globale ont augmenté de 31% en 2003. Une de ses plus grandes stratégies est le marché hispano. Elle s’est emparée de Banacci y Banamex, la plus grande banque du Mexique et administre fonds de retraite et pensions. C’est le plus grand bailleur de fonds des Mexicains. C’est le distributeur qui gère les cartes de crédit des gens à faibles revenus aux Etats-Unis, système qui ôte plus de 20% des revenus d’une famille latino en faveur d’un service personnel d’endettement. Un des plus grands actionnaires est l’entreprise Climx Arimco Mining (CAMCA), dont les intérêts s’opposent à ceux des communautés indigènes du nord des Philippines au sujet de gisements d’or et de cuivre. En août 2001, le Fonds monétaire international (FMI) a offert au Brésil un prêt de 30 milliards de dollars pour financer le paiement de sa dette en échange de programmes d’austérité et de privatisations. CityGroup a apporté 9,7 milliards de dollars de la somme.

A l’exception de la Bank of America et de Citigroup, aucun des groupes exposés ci-dessus n’a signé jusqu’ici les « Equator Principles » qui prétendent définir des standards sociaux et environnementaux, que doit suivre toute entreprise qui leur sollicite un prêt de plus de 50 milliards de dollars pour investir dans les pays du Sud. Ces principes sont basés sur les politiques et les lignes de la Corporation financière internationale (IFC en anglais) de la Banque mondiale qui finance ces entreprises privées [2].

Dans le cas de l’émigration vers les Etats-Unis, il y a quelques faits importants. Selon le Transnational Institute for Grassroots Research & Action (TIGRA), dans la décennie 1901-1910 l’émigration concernaient 8,8 millions de personnes, chiffre qui a diminué progressivement jusqu’à la période de la Grande dépression et la Seconde guerre mondiale. Dans la décennie 1931-1940, l’émigration se chiffrait à 0,5 millions de personnes. Le schéma de migration à la fin de la guerre et tandis que l’économie américaine se rétablissait aux dépens de pays du Sud fut une augmentation lente, jusqu’à atteindre 9,1 millions de personnes entre 1991 et 2000. Dans la décennie passée, les migrants ont représenté 42% de l’augmentation totale de la population américaine. Un tiers de tous les migrants aux Etats-Unis sont arrivés à cette même période, pendant laquelle les programmes d’ajustement structurel furent les plus sévères et tandis que se mettait en place le Traité de libre-échange entre les Etats-Unis, le Canada et le Mexique (ALENA [3]).

Ce fut aussi la décennie des grandes privatisations et donc de l’augmentation du chômage ; de l’élimination des ressources de la campagne et des prix garantis ; de l’élimination des quotas d’importation et des tarifs douaniers ; de la faillite des entreprises incapables de concurrencer les produits largement subventionnés par le gouvernement nord-américain via les entreprises transnationales. En 2000, il y avait déjà aux Etats-Unis 30 millions d’immigrés, le plus haut chiffre jamais enregistré. Le taux de croissance actuel des immigrants est 6,5 fois plus rapide que celui de la population états-unienne.
C’est alors que les Etats-Unis commencent à renforcer leur muraille sur la frontière pour stopper la pauvreté qu’eux-mêmes ont provoquée avec leur politique économique et d’imposition, à travers le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale.

D’après des renseignements de la Banque mondiale, la moyenne des revenus par personne, au niveau mondial, était en 1976 de 150 dollars pour le plus bas, 6.200 dollars pour le plus haut. Après 30 ans de politiques néolibérales, la moyenne la plus basse a seulement doublé, atteignant 420 dollars, tandis que la moyenne la plus haute a été multipliée par 5, jusqu’à atteindre 27.510 dollars par personne. De son côté, la dette du Sud s’élevait à 100 milliards de dollars en 1970, et a atteint 2 700 milliards de dollars. Il s’agit simplement d’indicateurs qui expliquent la croissance de la migration pendant que s’appliquait le modèle économique néolibéral.

Ainsi, pendant ces 30 années de néolibéralisme, les dix pays « expulseurs » d’émigrants vers les Etats-Unis sont, par ordre d’importance : le Mexique (7,119 millions qui représentent 27,1% de la population migrante), la Chine/ Taïwan/ Hong Kong (1,387 millions, soit 5,3%) ; les Philippines (1,207 millions, soit 4,6%) ; le Vietnam (989 000 soit 3,8%) ; le Salvador (723 000 soit 2,8%) ; l’Inde (722 000 soit 2,7%) ; la Corée (589 000 soit 2,2%) : la République dominicaine (635 000 soit 2,4%) ; Cuba (914 000 soit 3,5%) et le Guatemala (469 000 soit 1,8%)

Dans le cas des Philippines, chaque jour 2 275 personnes abandonnent leur pays pour travailler à l’étranger dans divers emplois mal payés. En 2003, le gouvernement a ratifié les lois de Double citoyenneté et du Vote à l’extérieur. Il faut dire que 10% des votants se trouvent à l’étranger, et envoient 8 milliards de dollars par an. Dans le cas du Mexique, plus de 1 100 personnes migrent vers les Etats-Unis chaque jour, et les sommes envoyées par les Mexicains en 2004 équivalaient à 70,5% des ventes de pétrole et à 2,4% du Produit intérieur brut (PIB) [4].

Selon le TIGRA, en 2001, les dix pays qui ont envoyé le plus d’argent vers le Sud (via leurs immigrés) sont : les Etats-Unis (28,4 milliards de dollars) ; l’Arabie saoudite (15,1 milliards de dollars) ; l’Allemagne (8,2 milliards) ; la Belgique et la Suisse (8,1 milliards chacun) ; la France (3,9 milliards), le Luxembourg (3,1 milliards), Israël (3 milliards), l’Italie (2,6 milliards) et le Japon (2,3 milliards). De leur côté, cette même année, les dix pays qui ont reçu le plus d’argent de leurs émigrés sont : le Mexique (13,2 milliards de dollars en 2003), les Philippines (6,4 milliards), l’Egypte (2,9 milliards), la Turquie (2,8 milliards), le Bangladesh (2,1 milliards) ; la Jordanie (2 milliards) ; la République dominicaine (2 milliards) ; le Salvador (1,9 milliards) et la Colombie (1,8 milliards). Cependant, le constat est différent du point de vue de la dépendance envers l’argent envoyé par les émigrés, par rapport au PIB : Haïti (24,2%) ; la Jordanie (22,8%) ; le Nicaragua (16,2%) ; le Salvador (14%) ; la Jamaïque (13,6%) ; la République dominicaine (9,3%) ; les Philippines (8,9%) ; le Honduras (8,5%), l’Equateur (7,9%) ; le Guatemala (3,1%) et le Mexique (2,1%). Toutefois, dans 36 des 153 pays en voie de développement, les sommes d’argent envoyées par les émigrants sont plus importantes que l’ensemble des flux de capital public et privé.

Dans le but d’affaiblir la révolution cubaine, les Etats-Unis ne font pas payer de commissions aux Cubains qui vivent sur leur territoire et qui envoient de l’argent à leur famille restée sur l’île. Ils n’en font pas payer non plus aux Salvadoriens, puisqu’ils ont réussi à faire appliquer par ce pays leurs politiques économiques sans aucun problème. En échange, le gouvernement du Salvador peut recevoir des devises pour le paiement de sa dette extérieure et autres besoins financiers. Avec les autres pays, les institutions financières extraient de grandes sommes de l’argent envoyé par les migrants, grâce à trois types de taxe sur les envois : 1) taxe sur le service d’envoi ou de transaction, 2) commission sur le taux de change, 3) taux d’intérêt sur les fonds avant la transaction (1,5% en moyenne). De plus, plus de la moitié des immigrés aux Etats-Unis n’ont pas de compte bancaire et sont obligés d’utiliser le « fringe banking » (encaissement en marge des banques) qui leur coûtent encore 5 à 10% de leur salaire. Beaucoup de ces points de vente sont financés par de grandes banques nord-américaines. Finalement, les immigrés perdent de 16 à 28% de l’argent qu’ils envoient à leur famille au Sud, argent qui reste dans les institutions financières. Par exemple, selon le Fonds multilatéral d’investissement de la Banque interaméricaine de développement (BID), en 2002, les immigrés mexicains ont été taxés de 5,8% pour la transaction et 3,3% sur le change ; pour le Nicaragua 8,8% et 0,5% ; Guatemala 7,6% et 1,8% ; Haïti 10,2% et 0,5% ; République dominicaine 9,1% et 2,1% ; Jamaïque 9,6% et 2,1% ; Colombie 9,4% et 3,2%.

Les tendances

D’après le TIGRA, le mouvement des capitaux sera de plus en plus difficile avec l’application des critères financiers du Patriot Act. Cela ne le sera pas seulement pour les immigrés, mais aussi pour les fondations et agences de coopération internationale qui s’alignent sur ces critères – comme la Fondation Solidago, Oxfam Amérique, Fondation Ford, etc. -. De ce fait, en ce qui concerne l’argent envoyé par les immigrés, le talent des institutions financières pour aspirer leurs revenus les amènera à chercher d’autres moyens de transferts légaux. Le G7 avait déjà signalé en avril 2004 que « concernant l’argent des immigrés, nous continuerons à travailler dans nos projets pour intégrer les services d’envoi d’argent dans le secteur financier normal ».

Une autre option est l’expansion. Western Union cherche donc de nouveaux marchés comme la Chine ou l’Inde tout en essayant d’éliminer la concurrence, car aux Etats-Unis, le nombre de banques et de compagnies de crédit qui proposent l’envoi d’argent parmi leurs services ne fait qu’augmenter. Une troisième option serait que les banques réalisent de nouvelles alliances avec des entreprises régionales ou locales. Quelques exemples : Wells Fargo avec la Banque nationale philippine ; Western Union acquiert Varvas et Paymap ; ou la relation de Western Union avec Elektra et Banco Azteco au Mexique. La dernière option serait l’acquisition de banques dans le Sud comme celle qu’a réalisé CitiGroup en achetant Banamex, la plus grande banque du Mexique, et en acquérant une grande part des actions de Santander Serfin, la troisième banque du pays. De son côté, la réserve fédérale des Etats-Unis permet déjà l’accès au système de Automate Claringhouse (ACH) pour transférer l’argent à des banques étrangères pour un coût de 0,67 dollars la transaction.

La tendance globale est à l’augmentation de l’émigration ; à l’emploi saisonnier et non qualifié ; à l’envoi de sommes d’argent de plus en plus importantes ; à la légalisation du trafic de sans-papiers ; à la double citoyenneté, au vote et à la représentation à l’extérieur ; à l’intégration des organisations d’immigrés ; à l’exportation du travail humain comme politique économique ; aux accords avec les banques américaines sur l’argent des migrants ou l’acquisition des banques du pays d’origine.

Les pauvres se sont transformés en une grande source de revenus pour le grand capital, que ce soit comme ouvriers ou paysans exploités ; que ce soit parce que les ressources stratégiques se trouvent sur leurs terres ; que ce soit en leur extorquant des taxes ou en retenant leur argent sous prétexte de financer leurs fonds de pension, de retraite ou de chômage ; ou bien comme émigrants. Et comme le Mexique est un des pays les plus « expulseurs » d’émigrants vers les Etats-Unis, l’ « électorat global » s’est converti en un « secteur » important des politiques des pays d’origine. De ce fait, non seulement leur argent mais aussi leur vote pourraient devenir une force significative, si celle-ci était organisée. Le gouvernement mexicain a approuvé en 2005 le vote depuis l’étranger des émigrés aux Etats-Unis, justement quand, en 2006, des décisions importantes pour l’économie du pays pourraient être prises [5].

Le pouvoir économique de l’argent envoyé par les émigrés est tel qu’il peut concurrencer le budget de nombre d’économies nationales dans le monde, y compris de grandes transnationales. Pour se donner une idée, dans le secteur agroalimentaire, dans la branche de la biotechnologie et du génome, dix entreprises majeures au niveau mondial contrôlent 54% des 42 milliards de dollars de revenus des divers secteurs de la biotechnologie, équivalents à 42% du montant calculé de l’argent envoyé par les migrants en 2005. Rien que ce que les banques leur enlèveront en commissions est égal au revenu des 10 transnationales qui contrôlent 62% du marché mondial du secteur pharmaceutique vétérinaire. Autrement dit, les 100 milliards de dollars que devraient envoyer les immigrés des Etats-Unis en 2005 sont équivalents aux revenus des dix plus grandes multinationales de semences au monde, plus que les 10 plus grandes de pesticides, plus que les 10 plus grandes de distribution alimentaire [6]. Il faut signaler qu’en 2004 les ventes de Wal-Mart, la plus grande multinationale du monde, se sont élevées à 256 milliards de dollars, tandis que cette année-là, on calcule que les émigrés du monde entier ont envoyé plus de 170 milliards de dollars vers le Sud.

Tout aussi ironiquement, ce n’est pas la Banque mondiale qui apporte le plus pour combattre la pauvreté mondiale. Ni d’autres banques multilatérales comme la BID. Encore moins l’investissement étranger direct qu’on imagine, à tort, être créateur d’emplois. Ceux qui apportent le plus dans le combat contre la pauvreté qu’ont provoqué les politiques d’ajustement structurel néolibérales, ce sont précisément les émigrés expulsés par ces politiques. Le comble c’est qu’on les utilise pour leur extraire encore plus de revenus.

Les alternatives: Le TIGRA distingue plusieurs possibilités parmi les alternatives, mais nous considérons qu’elles ne sortent pas du circuit des institutions financières internationales (IFI). Parmi ces alternatives sont mises en avant : 1) exiger des taxes plus basses sur l’envoi d’argent des émigrés ; 2) augmentation de l’accès à l’information et de la transparence sur les services d’envoi d’argent ; 3) étendre les services vers les zones rurales ; 4) effacer la dette externe des pays d’origine ; en particulier les « dettes odieuses » 4) augmenter l’investissement dans les communautés pauvres des Etats-Unis.
Par ailleurs, elle propose la création d’une organisation transnationale coordonnée qui réaliserait une enquête sur les accords entre institutions financières des Etats-Unis et les banques ou entreprises dans les pays d’origine ; au sujet des dettes envers ces banques, et notamment sur les prêts flous à des dictateurs militaires (et politiques) ; et sur d’autres investissements et financements dans le pays d’origine. La TIGRA propose de créer un profil des pratiques d’envoi d’argent dans le pays ou la région d’origine, et d’identifier un jour d’action et de mobilisation mondiale pour exprimer les revendications auprès des institutions financières.

D’un autre point de vue, la meilleure alternative est de générer des modèles de développement local capables d’éviter le départ de la population de leur lieu d’origine. Dans la mesure ou le nombre d’émigrés augmente, cela signifie qu’ils laissent derrière eux leurs biens et leurs terres, des espaces qui seront occupés par d’autres acteurs, comme c’est le cas des entreprises transnationales qui s’emparent de ces terres et de ce qu’elles contiennent.

NOTES:

[1] La majorité des informations proviennent du Transnational Institute for Grassroots Research & Action (TIGRA), 3781 Broadway, Oakland, CA, 94611, USA, www.transnationalaction.org.

[2] Pour le mois de juillet 2004 les 23 plus grandes banques qui ont signé les Principes équatoriaux sont : ABN Amro, Bank of America, Barclays, BBVA, CIBC, CitiGroup, Credit suisse Grp, Calyon, Dexia, Dresdner Bank, Eksport Kredit Fonden, HSBC, HVB Group, KBC, ING, Mediocredito Centrale, Mizuho Corporate Bank, Rabobank, Royal bank of Canada, Royal Bank of Scotland, Standard Chartered, unibanco, WestLB, Westpac. Voir www.equator-principles.com.

[3] [NDLR] L’Accord de libre-échange nord-américain, signé en 1993 par les Etats-Unis, le Canada et le Mexique, est entré en vigueur le premier janvier 1994.
Consultez le dossier « ALENA » sur RISAL.

[4] D’après la secrétaire du Conseil national de population (Conapo), Maria Elena Zuniga.

[5] [NDLR] Des élections présidentielles auront lieu au Mexique en juin 2006.

[6] D’après les étudiants du Groupe ETC.

RISAL – Réseau d’information et de solidarité avec l’Amérique latine.

Source : Ecoportal.net, décembre 2005.

Traduction : Julie Reux, pour RISAL (www.risal.collectifs.net).
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